Le traître – Honneur et trahison

Le traître concourait légitimement en mai dernier à obtenir la Palme d’or. Comme ses prédécesseurs, ce septième film de Marco Bellocchio présenté dans la sélection officielle du Festival de Cannes n’a apporté aucun prix à son auteur. Pareil constat nous interroge sur l’absence de récompense à destination de Pierfrancesco Favino, impeccable interprète de Tommaso Buscetta, personnage incontournable et omniprésent du film. Ainsi, malgré ses qualités indéniables, l’œuvre cinématographique de l’auteur de Vincere (2009) n’a été reconnue à Cannes qu’en 1980 par l’obtention d’un double prix d’interprétation à l’adresse d’Anouk Aimée et Michel Piccoli, duo principal du Saut dans le vide. Par sa monumentalité et son ampleur, la fresque déployée dans Le traître aurait dû venir épaissir cette bien maigre reconnaissance.

Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra.

Plusieurs clans de la Cosa Nostra fêtent la Sainte Rosalie (et leur partage du marché lucratif du trafic de drogues) dans une grande maison bourgeoise. Parmi les convives, Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino) a l’assurance et la prestance d’un chef de clan. Il n’est pourtant qu’un homme de main parmi d’autres mais ses déplacements, ses faits et gestes attirent l’attention d’une partie de l’assemblée. Dès le début du film, un contraste s’installe ainsi entre d’un côté une ambiance festive et de l’autre quelque chose de plus sombre qui semble déjà se tramer. Cette introduction, photographie de famille incluse, et, plus globalement, la première heure du film font penser au Parrain de Francis-Ford Coppola.

Mais Le traître est bien plus qu’un possible quatrième épisode à la trilogie culte réalisée par le cinéaste américain. Marco Bellocchio a l’audace de prendre Buscetta pour unique figure centrale. Au milieu des années 1980, ce parrain de la Cosa Nostra accepta de témoigner face au juge Giovanni Falcone et contre ses anciens alliés pour dénoncer leurs agissements. Pris entre deux forces, la justice italienne et la mafia sicilienne, l’axe de narration épouse la délicate position du protagoniste central. Buscetta, repenti pour les uns, traître pour les autres et ni l’un ni l’autre pour l’intéressé, va suivre une trajectoire psychologique singulière. En le suivant, le film va ainsi déborder du cadre préétabli qu’aurait été celui d’un nouveau volet du Parrain. Sans dresser le moindre plaidoyer ou réquisitoire à l’encontre de Buscetta, le cinéaste italien, « ni avec l’État, ni avec les terroristes », joue de cette rupture dans la psychologie de son personnage pour servir l’arc narratif et varier la forme visuelle de son film. De même, si le titre et l’introduction du film placent d’emblée la narration du côté des mafieux, ce sont là autant de leurres.

L’entame précitée du Traître met aussi parfaitement en perspective deux notions qui seront fondamentales dans la suite du récit : les clans familiaux et les contrats à exécuter sur un homme tôt ou tard car « Cosa Nostra a tout son temps ». Ce temps, Bellocchio le maîtrise avec une facilité déconcertante. En deux heures et demi, la narration ample et ambitieuse couvre plus de deux décennies peuplées d’exils et de changements d’identité, d’interrogatoires et de procès. Autant d’éléments dont la mise en scène relève d’une virtuosité rare. Une unique scène suffit par exemple à restituer précisément la paranoïa d’un homme en exil. Le cinéaste parvient à capter aussi bien l’opacité de ce monde secret que l’importance pour l’Italie de cette lutte contre le crime organisé et ses tenants.

La narration surprend de bout-en-bout par son extrême limpidité malgré sa densité. Bellocchio a un sens inné du raccourci et de la précision doublé d’une gestion parfaite des ellipses et du choix efficient de faits-marqueurs. Ainsi, quelques inscriptions sporadiques sur l’écran renseignent les spectateurs sur une date, un lieu. Il y aussi ce recensement funeste du nombre de victimes tombées sous les balles des hommes de main de la Cosa Nostra. La progression des nombres affichés en surimpression sur l’écran accompagne celle de la tension de ce thriller en milieu mafieux. Jamais un film de Bellocchio n’avait porté à l’écran tant de violence. En cumulant ainsi tension, violence et sécheresse de montage, Le traître recèle une puissance inattendue pareille à une explosion vécue de l’intérieur, matière à une séquence embarquée inédite jusqu’ici au cinéma.

Ce qui n’avait jamais été porté au grand écran avant Le traître, c’est aussi le « Maxi-Procès de Palerme » où les accusés, les avocats et les journalistes se comptaient tous par centaines. Ici, un second film commence. Il sera bien plus qu’un simple film de procès. Un procès tentaculaire mené contre la « Pieuvre » et qui aboutira à plusieurs centaines de condamnations pour un cumul de près de trois mille années de prison et dix-neuf condamnations à perpétuité. Dans la salle d’audience de Palerme, Bellocchio filme Buscetta face aux juges. Derrière lui, les accusés sont repartis dans de multiples cages. Dans ce qui ressemble à une arène de cirque, les accusés se donnent en spectacle et théâtralisent leur défense.

Déjà remarqué chez Stefano Sollima dans A.C.A.B. – All Cops Are Bastards (2012) ou Suburra (2015), Pierfrancesco Favino donne une réelle épaisseur et profondeur au personnage de Buscetta qu’il incarne avec sûreté et sobriété. Le physique massif, le visage fermé, le regard voilé de l’acteur italien résument le parcours de Buscetta. Celui-ci, intelligent mais ambigu, assume tout autant ses erreurs et crimes que sa fragile ligne de défense du ni repenti, ni traître : s’éloigner d’une organisation mafieuse qui a trahi son code d’honneur. Cette honorabilité n’est plus effective mais a-t-elle eu cours par le passé ? Entre mensonges et trahisons, l’honneur n’a jamais pesé bien lourd.

4 réflexions sur “Le traître – Honneur et trahison

  1. Un excellent film en effet. Les scènes de procès sont magistrales et comme toi j’ai été frappé par la capacité de Bellocchio à traiter de manière claire un récit aussi documenté et touffu.

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  2. Très grand film, un des meilleurs de 2019. Bellocchio sait raconter des histoire dans l’Histoire, j’avais été frappé par Buongiorno notte à sa sortie. Parler de la mafia par la figure du traître (le film ne s’appelle pas le repenti), je trouve ça très intéressant. Buscetta: un criminel, mafieux lambda, qui en se montrant traître aux siens tout en restant lui-même, a fait du bien à l’Italie

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    • Oui François, prendre le point de vue de Buscetta pour raconter la mafia est inédit, audacieux et plutôt casse-gueule. Mais Bellocchio est un très fin narrateur et manie à merveille les sagas comme il l’a démontré par le passé dans Vincere par exemple. Son désormais avant-dernier film, Fais de beaux rêves, passé bien inaperçu, est aussi un petit bijou d’écriture.

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