Le silence – Persona(e), non grata

Ultime opus du triptyque sur « l’absence de Dieu » composé par Ingmar Bergman après A travers le miroir (1961, Reflets intimes) et Les communiants (1963, En manque de (re)pères), Le silence (1963) est sans nul doute l’un des films les plus fascinants du cinéaste suédois. C’est l’histoire d’un exil mais aussi celle d’un univers mental, abstrait par définition, qui n’est pas sans annoncer Persona réalisé trois ans plus tard, tant sur le fond que sur la forme.

Anna, Ester et Joan font halte dans un hôtel de luxe désuet et désert au cours d’un voyage, dans un pays désolé et en guerre dont ils ne comprennent pas la langue. La solitude dévoile leurs problèmes affectifs.

L’histoire racontée met en conflit deux sœurs. Il y a d’une part Anna (Gunnel Lindblom) et d’autre part Ester (Ingrid Thulin) tuberculeuse et habitée par une psychologie fragile. Ce duo se fait trio avec Johan (Jorgen Lindstrom), fils d’Anna. L’intrigue du Silence se noue entre les deux sœurs alors que le garçonnet sert de possible agent de liaison dans les troubles de communication observés entre sa mère et sa tante.

Ingmar Bergman parvient immédiatement à instaurer une ambiance mystérieuse à son film. Un trajet en train du trio précité vers une destination inconnue met Le silence sur d’excellents rails. Arrivés à destination, l’action se concentrera très essentiellement dans un hôtel d’un pays anonyme (imaginaire ?), étrange et dont notre trio suédois ne parle par la langue. Cet hôtel quasi désert et aux couloirs immenses paraît fantomatique au même titre que son unique employé (Birger Malmsten).

Il émane aussi du film un ressenti de claustration renforcé par le noir et blanc et le format 4/3 adoptés. Il faut ici préciser que Le silence est un quasi huis-clos filmé autour d’un casting très resserré. Les quelques plans tournés en extérieur n’échappent pas à ce ressenti oppressant en nous montrant des lieux urbains animés par de nombreux figurants. Ce monde extérieur étranger au trio de personnages principal et suggéré en guerre paraît peuplé de prédateurs. Il contribue au même titre que l’hôtel à la pesanteur de l’atmosphère du film.

Sur le plan visuel, la très grande variété décelée dans la mise en scène des actions et événements apporte une part non négligeable dans l’instauration de l’ambiance du film. Ainsi, les distances de prises de vue varient sans cesse. Bergman alterne donc profondeur de champ et (très) gros plans tant sur les personnages que sur les objets placés au premier plan. La caméra s’évertue ainsi à suivre le protagoniste principal de la séquence ou un objet que celui-ci manipule. La barrière de la langue (Ester est pourtant traductrice) et la rareté des dialogues irriguent aussi le mystère du récit.

Ces derniers éléments servent bien sûr à figurer l’incommunicabilité des deux sœurs et leur solitude respective qui en découle. Les silences de Silence pèsent de tout leur poids sur la dramaturgie désespérée mise en images. Le récit hautement psychologique retranché dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine et ses protagonistes suffoquent sous l’incommunication et les silences.

Enfin, tout ou presque est érotisé dans Le silence. Bergman érotise les corps de ses deux actrices mais aussi certains déplacements, gestes ou objets. Le film est ainsi traversé de fulgurances érotiques qui viennent en contrepoint du manque d’amour et des frustrations sexuelles sous-jacentes au scénario. Ces caractéristiques valurent au film d’être taxé de dépravation en 1963 au moment de sa sortie en salles. Ce n’était certainement pas l’objectif visé par Bergman, mais au box-office Le silence bénéficia ainsi d’un auditoire plus large que le public stricto bergmanien.

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