Illégitime – « Trouble du double couple »

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L’inceste au présent, l’avortement au passé et au présent, Adrian Sitaru cumule et conjugue les sujets audacieux dans Illégitime. Il jette sans concession le trouble sur un couple illégitime formé d’un double fusionnel. Dans ce quatrième long métrage de fiction, le deuxième à être distribué en France après Panic (2007), le traitement proposé est aussi brillant qu’intelligent.

Lors d’un repas de famille, quatre frères et sœurs découvrent le passé polémique que leur père leur a caché. Tandis que cette révélation divise la famille, un autre scandale surgit : Romi et Sasha, frère et sœur jumeaux, entretiennent secrètement un amour fusionnel et physique.

La première scène d’Illégitime, d’apparence anodine, installe la fratrie Anghelescu dans l’habitacle d’une voiture. Cosma, l’aîné, conduit l’automobile. Sasha, sa sœur benjamine est côté passager. Son frère jumeau, Romeo, est placé derrière le conducteur. Enfin, Gilda, la fille cadette, occupe la dernière place située derrière celle de Sasha. Les dialogues échangés sont couverts par les douces notes de la Sonate au clair de lune de Beethoven. Gilda, effacée et mystérieuse, restera à l’écart de la conversation et Cosma élèvera la voix un court instant. La tenue vestimentaire aux couleurs sombres des deux aînés reflète leur comportement austère. En opposition, les jumeaux vêtus d’habits plus colorés rient et partagent une évidente complicité. Le temps d’un générique, Adrian Sitaru caractérise avec justesse et brio quatre de ses personnages centraux.

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La deuxième scène s’ouvre sur l’ultime protagoniste principal. Victor, veuf depuis dix-huit mois, est le père de cette fratrie. Il voit converger vers lui regards et interrogations lors d’un repas familial qui vire à l’altercation verbale puis physique. La partition légère de Beethoven semble déjà lointaine. Le paroxysme de violence atteint nous rappelle le cinéma rageur de Maurice Pialat (A nos amours) ou celui de Thomas Vinterberg (Festen).

Victor est médecin. Ses enfants, sauf Gilda, le soupçonnent d’avoir, sous le régime de Ceaucescu, empêché et probablement dénoncé à la Securitate des patientes qui souhaitaient avorter. Le conflit oppose principalement Cosma (également médecin) et Sasha à leur père. Ce fait n’est pas anodin pour la suite du récit.

Réminiscences et contemporanéité

La restriction des avortements dans la Roumanie de Ceaucescu (décret 770 du 1er octobre 1966) était déjà le sujet central de 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007). Dans ce film, son réalisateur Christian Mungiu faisait le récit d’un avortement illégal et clandestin sous la dictature de Ceausescu. Adrian Sitaru fait de ce thème un point de départ, le replace dans la Roumanie actuelle et le complète par la dualité entre l’avortement et l’inceste. L’audace est indéniable. L’inceste reste un sujet peu exploré par le cinéma. Nous pouvons citer Innocents – The dreamers (2002) de Bernardo Bertolucci et remarquons au passage une certaine filiation entre les affiches des deux films…

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Avec Illégitime, Adrian Sitaru va donc au-delà de la relecture d’un passé révolu. Sur fond de conflit générationnel, il place la famille Anghelescu face à des choix moraux et existentiels complexes. Nos principes, fruits d’une conscience modelée par notre éducation et notre personnalité, influencent nos choix et nos actions. Quelle doit-être la place de notre moralité face à la moralité de classe et face à la loi ? Les interrogations sur les droits des femmes, l’avortement ou l’inceste levées par Illégitime sont multiples. A tel point qu’il y avait légitimité à compléter le titre du film d’un « s » final.

Il y a l’avortement interdit sous l’ère Ceaucescu dont la pratique était donc illégitime (une femme peut-elle s’autoriser un avortement dans une société qui l’interdit ?). Il y a l’avortement légalisé après 1989 dont Sasha et Romeo auraient pu (dû ?) être victimes et rend leur existence en partie illégitime. Enfin, il y a l’avortement qui menace le fruit de l’acte incestueux du présent (une femme peut-elle s’interdire un avortement dans une société qui l’autorise ?).

Provoquer le réalisme

Pour mettre en images ces sujets sombres et audacieux, Adrian Sitaru a privilégié une forme austère. Ce refus de tout aspect séduisant convient parfaitement aux propos tenus. Ce parti-pris de mise en scène proche du documentaire contribue pleinement au réalisme souhaité par le réalisateur. Tourné en caméra portée et principalement dans des intérieurs exigus, Illégitime nous renvoie à la mise en scène adoptée par Cristi Puiu pour Sieranevada. Ces deux films partagent d’ailleurs un argument commun, celui d’un repas de famille propice aux règlements de comptes. Sans concession dans sa réalisation et ses propos, Illégitime fait entrer le spectateur, témoin passif, dans l’intimité malsaine de la famille Anghelescu.

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Pour renforcer l’authenticité quasi documentaire de sa fiction, Adrian Sitaru indique que « personne ne savait comment une scène finirait ». Sans scénario prédéfini, les acteurs ne disposaient que de quelques indications sur leurs personnages et du fil rouge de l’intrigue. Nous constatons aussi et plus particulièrement dans les scènes de confrontation qu’un seul acteur semble disposer des tenants et aboutissant de la séquence. L’idée ici est de provoquer la surprise chez les autres protagonistes et d’obtenir des réactions instinctives de leur part. De surcroit, cette spontanéité recherchée était aussi induite par la réalisation d’une seule prise par scène. Ce procédé additionné de quelques subtiles ellipses fonctionne plutôt bien même s’il a imposé au montage quelques faux raccords.

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De cette méthode spécifique de travail imposée par Adrian Sitaru résulte des interprétations équilibrées et naturelles. A nos yeux, deux acteurs se montrent particulièrement brillants au sein d’un casting convaincant. En incarnant Victor, Adrian Titieni hérite d’un rôle voisin de celui qu’il tient dans Baccalauréat de Cristian Mungiu puisqu’il est à nouveau placé face à un choix mettant à mal les convictions morales de son personnage. Sa prestation est excellente au même titre que celle fournie par Alina Grigore dans le rôle de Sasha. Auteure du texte de théâtre sur lequel prend appui le récit d’Illégitime, l’actrice maîtrise à la perfection un délicat équilibre entre fragilité et détermination.

Immoralité ou deuil ?

L’épilogue surprenant du film peut paraître immoral. Il ne l’est pas si nous prenons le temps de l’analyser. En voix-off, Victor se dit affaibli par le temps, « cet instrument de Dieu » qui sépare la vie de la mort. Il est à nouveau au centre d’une famille réunie, non endeuillée, mais pourtant vêtue de noir. Le deuil d’un passé que chacun cherchera à oublier, probablement en vain. Le souvenir demeure figé durablement en mémoire comme la photographie finale sur laquelle Gilda, fantomatique durant la dernière scène, restera isolée en coin de cadre.

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Le dénouement se pare ainsi d’ambiguïté et d’étrangeté. Il ferme une élégante boucle narrative sans clore le récit. Les douces notes de la Sonate au clair de lune de Beethoven prennent alors une toute autre signification que celle que le spectateur leur avait accordée lors du générique de début.

Adrian Sitaru aborde avec audace des sujets lourds et inconfortables. L’intelligence de traitement tient notamment à l’absence de jugement et à un ton ni moralisateur ni manichéen. Avec Illégitime, le cinéaste roumain légitime un regard cinématographique singulier et pertinent.

N.B. : Illégime est disponible sur support DVD depuis le 6 décembre 2016. La date de sortie en salles de Fixeur, prochain film du cinéaste roumain, est fixée au 1er mars 2017.

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