Madre – Errance et abandon

En 2017, Rodrigo Sorogoyen avait écrit et réalisé un excellent court métrage titré Madre. Ce court métrage d’une durée excédant à peine un quart d’heure avait été lauréat en 2018 du Goya du meilleur court métrage de fiction avant d’être nommé l’année suivante dans la même catégorie des oscars. Deux ans plus tard, de cette réalisation à succès, Sorogoyen conserve le titre et imagine une suite au long cours (deux heures). D’un point de vue cinématographique, Madre est bien une suite et non un prolongement de son aîné.

Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…

Nous avions inscrit Rodrigo Sorogoyen parmi les jeunes cinéastes à suivre après le visionnement de Que dios nos perdone (2016, Noirceur et nihilisme exaucés). De ce film naissaient de belles promesses confirmées deux ans plus tard par la découverte en salle de El reino (2018, Thriller politique sans fard). Entre ces deux longs métrages distribués en France, Sorogoyen avait réalisé Madre, un court-métrage composé d’un unique plan-séquence qui fut multi-récompensé et même nommé en 2019 à l’oscar du meilleur court-métrage.

C’est ce court-courtage dans son intégralité qui sert de plan-séquence inaugural à Madre, version long métrage. Puis, un encart apparaît à l’écran pour porter l’action dix ans plus tard sur la plage où s’était noué le drame familial dévoilé par cette scène liminaire. A l’écran apparaît aussi Elena (ex Marta ?) désormais mère orpheline d’un fils disparu dix ans plus tôt. Sorogoyen reconduit dans le rôle-titre (rebaptisé !) l’actrice espagnole Marta Nieto récompensée pour son interprétation à la Mostra de Venise 2019. Au sein d’un casting élargi, quelques acteurs français apparaissent dont Frédéric Pierrot, Anne Consigny et le jeune Jules Porier. A l’écran, ce dernier a 16 ans et pourrait être le fils d’Elena.

Dans Madre version longue, Sorogoyen aidé à l’écriture du scénario par Isabel Peña imaginent une suite au court-métrage précité. Dès lors, le long métrage est attendu comme un récit qui viendrait élucider ce qu’il est advenu, dix ans plus tard, du jeune fils d’Elena. Les deux coscénaristes déjouent cette attente et cela semble avoir été leur mot d’ordre. De ce point de vue, l’objectif est atteint mais dans de trop larges mesures. En effet, le script nullement programmatique cumule les « rebondissements » souvent inexpliqués dont la qualité (notamment d’écriture) et l’intérêt ne cesseront de décroître jusqu’au terme du film. L’ensemble aboutit à un récit qui donne l’impression d’un déroulement empêché, sans finalité et coupable de quelques invraisemblances pesantes qui écrouleront le frêle édifice narratif imaginé.

Les deux scénaristes ne parviennent pas à maintenir longtemps le mystère sur l’identité de l’adolescent interprété par Porier. Le mystère ainsi « levé » sur la disparition d’Ivan, Madre relève alors moins du thriller-enquête que d’un banal mélodrame psychologique et intime doublé d’une romance dont le traitement fait nous interdit d’y adjoindre le qualificatif « scandaleux ». Dans sa version longue, Madre est le portrait sans originalité d’une mère au deuil et, par voie de conséquence, à la reconstruction impossibles. La narration sans complexité et laborieuse apparaît répétitive. Sur le plan narratif, Madre se démarque face aux thrillers précités. Ce film lorgne plus volontiers vers le cinéma de Carlos Reygadas mais celui-ci, adulte, est ramené à l’âge adolescent sous les écrits de Sorogoyen et Peña. Le personnage principal d’Elena en sera d’ailleurs le principal vecteur. En définitive, le cinéaste espagnol aborde ici un genre dans lequel il convainc moins. La maturité observée dans l’écriture du duo de scénaristes ne peut être avantageusement comparée à celle de leur homologue mexicain.

Les références au cinéma de Reygadas émergent aussi de l’emploi d’objectifs grand-angle tant sur les scènes en intérieur que sur celles en extérieur. Là encore, la restitution à l’écran paraît aléatoire. Contrairement aux films de Reygadas, Madre ne jouit pas d’une photographie remarquable. Ainsi, les plans au format scope sur quelques plages landaises ou dans un café peu fréquentés ne suscitent guère l’attention. Finalement, que reste-t-il du court-métrage Madre et, plus globalement, de la filmographie de Sorogoyen dans ce long métrage ? Certainement une méthode et une propension qui amènent ce cinéaste espagnol à réaliser de longs plans-séquences en steadicam portés à suivre le personnage principal de la scène filmée. L’ambition ici est de faire vivre en « immersion » ces séquences aux spectateurs.

Le plan-séquence unique composant le court-métrage Madre vaut pour référence. Dans Madre version long métrage, la grande maîtrise technique du cinéaste espagnol demeure sur ces séquences toujours complexes à mettre en œuvre et à orchestrer. Mais la fluidité de réalisation est moindre et laisse ainsi affleurer l’agencement de ces séquences qui, sporadiquement, peuvent paraître répétitives et démonstratives d’un savoir-faire. Enfin et surtout, ce film est mu par une dynamique sourde de laquelle n’émerge ni frénésie ni intensité. Ainsi, le plan-séquence filmé dans une voiture où ont pris place Elena et quelques autres protagonistes aurait dû être l’acmé du film. La scène, trop explicite et servant peu l’intrigue, ne fonctionne pas car elle n’adhère pas aux scènes qui l’encadrent.

Lancinant, Madre s’étire ainsi dans la durée. Sorogoyen cherche une voie cinématographique alternative. En omettant d’effectuer des choix forts, il louvoie à vue dans la réalisation d’un film qui, par voie de conséquence, apparaît sans réelle finalité et donc anecdotique.

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