Crosswind – Un vent nouveau

Crosswind - Bandeau (1440x960)

Notre rédaction In Ciné Veritas a classé Crosswind sur la plus haute marche de son Top 2015.

Crosswind, sublime et prodigieux premier long métrage de Martti Helde, relève de la pure création cinématographique magistralement accomplie. Le parti-pris formel et narratif choisi, sans équivalent dans l’histoire du cinéma, débouche sur une puissance évocatrice exceptionnelle entre êtres figés et temps suspendu. Autour de treize plans séquences entre peinture, sculpture et photographie, cet exercice pictural place Martti Helde en digne successeur de Béla Tarr. Au-delà du chef d’œuvre, Crosswind, infiniment marquant et fascinant, repousse les limites du 7ème art. Témoignage et manifeste historiques inestimables, Crosswind marquera l’histoire du cinéma mondial.

Le 14 juin 1941, les familles estoniennes sont chassées de leurs foyers, sur ordre de Staline. Erna, une jeune mère de famille, est envoyée en Sibérie avec sa petite fille, loin de son mari. Durant 15 ans, elle lui écrira pour lui raconter la peur, la faim, la solitude, sans jamais perdre l’espoir de le retrouver. « Crosswind » met en scène ses lettres d’une façon inédite.

Drame historique

« Dans la nuit du 14 juin 1941, plus de 40 000 innocents furent déportés d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie. Parmi eux se trouvait Erna Tamm.« 

Crosswind relate la déportation et la condamnation aux travaux forcés dans les kolkhozes sibériens des populations baltes. Deux ans après la signature du pacte de non-agression germano-soviétique, démarre ainsi en 1941 l’épuration ethnique des peuples baltes décrétée par Staline. Les historiens parlent d’holocauste soviétique pour décrire ces exactions car les procédés utilisés par les russes étaient les mêmes que ceux employés par les nazis durant l’holocauste juif.

Crosswind - Wagon

Un sujet sombre et lourd qui n’avait jusqu’ici jamais été traité au cinéma. Alors qu’il n’existe aucune archive sur les camps de travail staliniens, comment mettre en images ces faits historiques ? Faits dramatiques dont la représentation au cinéma est par essence extrêmement délicate.

Chorégraphie figée

Martti Helde, réalisateur de Crosswind, a choisi de « reconstituer » cette déportation sous la forme de treize plans séquences. Treize sentiments différents traités en autant de tableaux dans lesquels les acteurs deviennent figurants muets et figés dans l’espace. Drapé dans un noir et blanc nihiliste magnifique, nimbé par des clair-obscur magistraux, l’exercice pictural proposé se perd dans d’infinis méandres entre peinture, sculpture et photographie d’époque.

Crosswind - Quai

Au delà des personnages, c’est le temps qui s’est arrêté pour les déportés, les acteurs ne s’animent que sur les trois courtes scènes relatives à des périodes libres, hors déportation. Le temps semble ainsi suspendu, seul le vent fournit un léger souffle de vie à cette chorégraphie figée.

Treize séquences longues et très composées, des mouvements de caméra fluides et complexes, des travellings somptueux, autant d’éléments techniques qui nous ramènent immédiatement au cinéma de Béla Tarr. A raison puisque le jeune cinéaste estonien indique s’être inspiré du Cheval de Turin, ultime film du prodigieux metteur en scène hongrois.

Crosswind - Préparation scène

De l’aveu de Martti Helde, chaque scène a nécessité une longue préparation allant de deux à six mois ! Lors du tournage, réparti sur trois étés et trois hivers, il a été effectué jusqu’à quarante six prises par séquence. Un travail donc de longue haleine et d’une extrême précision qui débouche sur une mise en scène dont la puissance évocatrice hors du commun parvient à faire éprouver aux spectateurs l’expérience esthétique et émotionnelle proposée.

Récit épistolaire

Un parti-pris formel unique dans l’histoire du cinéma dont l’ambition est renforcée par les choix narratifs du réalisateur.

Crosswind ne compte ni scénario ni dialogue ce qui a grandement complexifié son financement. Seule une voix off féminine fait la lecture de quinze ans de correspondances d’Erna Tamm à son époux Heldur déporté dans un autre camp. Cette voix vient ponctuer sublimement un récit bouleversant sur les souvenirs d’Erna en temps de paix, sa solitude, ses peurs, sa difficile survie. Ces correspondances resteront à jamais lettres mortes car Erna ne savait ni où était Heldur, ni s’il était encore en vie.

Crosswind - Erna

Ainsi, à la perfection de la mise en scène, nous devons ajouter celle du travail exceptionnel réalisé sur la bande sonore. La voix off précitée, parfaitement posée et nuancée, se voit complétée par des bruitages très travaillés, par une musique magnifique et par un poème murmuré composé par l’agencement de noms de déportés. Ce poème clôt le triptyque des fusillés, plan séquence d’anthologie porteur d’une puissance tragique inédite.

Le travail de composition réalisé pour ce film est absolument colossal et laisse pantois devant tant d’abnégation, de perfectionnisme et d’exigence.

Jalon cinématographique

Martii Helde fait preuve d’une maîtrise technique exceptionnelle de la première à la dernière seconde de son premier (!) long métrage. Un premier opus stupéfiant et fascinant qui relève de la pure création cinématographique. Œuvre élégiaque magistralement accomplie, Crosswind marquera l’histoire du cinéma mondial. Témoignage et manifeste historiques inestimables sur un pan méconnu de l’Histoire, ce film duquel se dégage un véritable effet de sidération est tout simplement exceptionnel.

Crosswind - Russes

Au-delà du chef d’œuvre, Crosswind offre aux spectateurs un très grand et rarissime moment de cinéma. Véritable proposition cinématographique, ce film d’auteur est une expérience sensorielle et physique unique et infiniment marquante. Nous conseillons à nos lecteurs de prêter attention au générique de fin qui comporte sur trois colonnes la liste des… sept cents figurants, preuve supplémentaire d’un projet cinématographique d’une ambition démesurée.

Martii Helde a dédié Crosswind aux 580 000 victimes baltes de l’holocauste soviétique. Pour les survivants, l’exil ne prendra fin que quinze ans plus tard après la disparition de Staline… soit dix ans après la fin des hostilités de la seconde Guerre mondiale…

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Une réflexion sur “Crosswind – Un vent nouveau

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