Belle toujours – L’élégance d’une variation buñuelienne

En 2006, Manoel de Oliveira livre Belle toujours, délicate réminiscence près de quatre décennies plus tard de Belle de jour. N’excédant guère la durée d’une heure, Belle toujours résonne comme une réponse aussi condensée qu’élégante au chef d’œuvre de Luis Buñuel. Le réalisateur portugais, alors quasi centenaire, déploie toute son expertise dans ce film qui demeure à ce jour la plus belle variation proposée sur l’univers buñuelien et le plus délicat hommage rendu au grand maître espagnol.

Deux des personnages étranges du film de Luis Buñuel, Belle de jour retraversent – 38 ans après – le mystère d’un secret que seul le personnage masculin détient et dont la révélation est essentielle au personnage féminin. Ils se croisent à nouveau. Elle essaie à tous prix de l’éviter. Mais lui insiste et tente de la convaincre de le revoir en lui promettant de révéler le secret qu’il est seul à connaître. Ils prévoient un dîner en tête à tête dans un hôtel chic. Durant tout le dîner, elle, aujourd’hui veuve, est dans l’attente qu’il dévoile ce qu’il a réellement dit à son mari alors paralysé à la suite d’une balle tirée par un de ses amants. Le climat est tendu…

Dès son titre, Belle toujours renvoie à Belle de jour (1967, Luis Buñuel). Et dès le générique, Manoel de Oliveira inscrit son film « en hommage à Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière », respectivement réalisateur-scénariste et coscénariste du troublant Belle de jour. Pour saisir toute la beauté et la subtilité mises en images par Manoel de Oliveira, nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs de visionner ce Belle de jour, l’une des pièces maîtresses de l’œuvre de Luis Buñuel. Si le spectateur ne respecte pas ce qui nous semble être un prérequis fort, Belle toujours pourrait paraître comme un film vain alors qu’il ne l’est nullement.

Car, près de quarante ans après Belle de jour, le cinéaste portugais livre une suite au chef-d’œuvre de son confrère et ami espagnol. Il condense ce prolongement dans la durée, le film n’excède pas les soixante-dix minutes, et limite son casting à cinq comédiens. Les deux personnages principaux, Henri Husson et Séverine Serizy, sont ceux de Luis Buñuel. Si le premier nommé est à nouveau interprété par Michel Piccoli, Bulle Ogier supplée à Catherine Deneuve pour le second. Ces deux acteurs s’étaient déjà croisés en 1972 sur les plateaux de tournage du Charme discret de la bourgeoisie de… Luis Buñuel. Et ils sont, comme Ricardo Trepa, Leonor Baldaque et Julia Buisel qui complètent le casting, des habitués du cinéaste portugais.

Ce casting serré contribue à la forme théâtrale de Belle toujours au même titre que le nombre limité de lieux parisiens filmés. Les plans fixes composés par le cinéaste sont séparés par des images aériennes de Paris sur fond de musique classique. Le film semble ainsi chapitré et pousse à le comparer à une pièce de théâtre composée de plusieurs actes. Par contre, Belle toujours aux airs de vaudeville d’auteur et intimiste ne tire nullement ses aspects théâtraux de l’interprétation des acteurs qui l’anime.

Dans le rôle de Séverine, ancienne prostituée ayant tiré un trait sur son passé, Bulle Ogier endosse dans la première partie du film un rôle quasi mutique. Cette distanciation insufflée par l’actrice souligne avec brio la psychologie de son personnage, une femme veuve refusant de renouer contact avec Husson, un ancien client interprété par Michel Piccoli. Un jeu du chat et de la souris s’engage durant lequel l’acteur octogénaire ne cache pas son plaisir à tenter de captiver sa proie. Le film se pare ici de quelques traits ludiques qui ne seront pas démentis lors de la longue scène finale, d’abord muette. Alors que les deux protagonistes sont enfin réunis, les regards sont plongeants et fuyants puis, petit à petit, se croisent furtivement avant que ne soient échangés de savoureux dialogues.

Durant tout le film et en particulier lors de cet ultime acte, la subtilité de l’interprétation des deux comédiens, tant gestuelle qu’orale, va de pair avec celle de dialogues très bien écrits. Autour de ces belles qualités d’écriture et d’interprétation, la mise en scène experte de Manoel de Oliveira forme un sublime écrin. Du placement toujours parfait de la caméra à la gestion précise de la lumière, de la captation des bruits d’ambiance à l’orchestration musicale, l’extrême élégance de la réalisation n’a finalement d’égale que l’intelligence et le raffinement du titre du film. Que Belle toujours fasse suite à Belle de jour ne peut que nous ravir et égayer nos sens.

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