Ana, mon amour – La psychanalytique de projections mentales

En prenant pour modèle une séance de psychanalyse, Calin Peter Netzer livre un film en marge des canevas narratifs usuels. Entre réalité, rêve et illusion, la volonté du réalisateur roumain de perdre le spectateur est patente et contraint ce dernier à la recherche d’indices au fil d’un récit extrêmement exigeant. Ana, mon amour, film psychanalytique dans sa forme, procède de la double projection mentale de la trajectoire de son duo amoureux et interroge la vie de couple. Illusoire possiblement, brillant probablement, passionnant assurément.

L’histoire d’amour d’Ana et Toma commence dans une chambre d’étudiant. Ils sont jeunes, beaux, sensibles et exaltés ; ils s’aiment furieusement et rêvent de refaire le monde. Mais quand vient le temps d’affronter leurs démons, réels ou imaginaires, les amoureux s’accrochent désespérément l’un à l’autre, au risque de tout faire voler en éclats.

Après avoir remporté l’Ours d’or à la Berlinale 2013 avec son précédent film, Mère et fils, Calin Peter Netzer a récidivé cette année avec Ana, mon amour, lauréat de l’Ours d’argent. Cette amorce de continuité apparaît aussi côté genre abordé puisque ces deux films appartiennent à un genre cinématographique dont les cinéastes roumains se sont fait une spécialité, les drames familiaux. Enfin, pour ses deux derniers longs métrages en date, le réalisateur est aussi crédité en tant que coscénariste. Et, parmi les scénaristes d’Ana, mon amour, nous notons la présence de l’écrivain Cezar Paul-Badescu qui participe ici à l’adaptation de son roman Luminata mon amour sur grand écran. Dans sa volonté d’orienter le film vers l’intimité de son couple de personnages central, Calin Peter Netzer confesse avoir expurgé le manuscrit de sa part sociale et politique.

Le titre français du film qui est également son titre original ne doit pas faire illusion. Il s’agit bien d’un film roumain par la langue utilisée mais aussi par ses caractéristiques formelles. Au côté intimiste du drame raconté est associée une forme minimaliste typique de la Nouvelle Vague du cinéma roumain et de son cortège de films d’auteur. L’ascétisme de la mise en scène et les nombreux dialogues d’Ana, mon amour destinent ce long-métrage plutôt à un public cinéphile et/ou festivalier. Cet avis devient certitude à la lumière de la structure narrative mise en œuvre.

Toma (Mircea Postelnicu), amoureux et possessif, raconte à son psychanalyste (Adrian Titieni) son histoire d’amour avec Ana (Diana Cavaliotti), instable et neurasthénique. Chaque scène du film naît d’un souvenir réel, fantasmé ou inventé, à charge aux spectateurs de tenter de trier le vrai du faux. Le traitement réaliste des rêves complexifie leur identification. Dès lors, ce qui relève du réel semble indissociable de ce qui relève de la posture, voire de l’imposture… Ana, mon amour est ainsi composé d’une succession de flashbacks ne formant pas une suite strictement chronologique. La calvitie galopante de Toma sert de repère visuel dans notre tentative de réordonner le puzzle mental mis en désordre par Calin Peter Netzer.

La narration suit le fil des souvenirs de Toma, lesquels sont raccordés les uns aux autres par l’association de pensées et de couleurs. Le schéma narratif entièrement déconstruit se révèle particulièrement ambitieux et s’avère extrêmement exigeant pour le spectateur contraint de scruter les moindres indices. Le côté déconcertant de la narration se voit renforcé par l’enchaînement de scènes dénuées d’introduction ou de préambule explicatif. Ce procédé est observé durant tout le film et dès la première scène qui s’ouvre sur une discussion en cours entre Toma et Ana.

Si Ana, mon amour est construit autour des souvenirs de Toma, ce sont bien les trajectoires distinctes des deux personnages principaux qui sont racontées. Et si, malgré toute son attention, le spectateur ne peut accéder avec certitude à la totalité des deux histoires, c’est pour mieux surligner que pour Toma lui-même, tragiquement, une part de l’histoire d’Ana restera dans l’ombre. La mise à nu du couple Toma-Ana dévoile le délitement de leur vie commune qui, à l’image de la calvitie de Toma, semble relever d’un lent processus naturel et irréversible.

Le procédé (psych)analytique de la mise en scène et du montage technique des séquences ne laisse place à aucune afféterie mais laisse passer quelques scènes appuyées qui viennent lester un récit pourtant suffisamment dramatique en soi. Au sein d’un casting roumain au cordeau, nous notons la présence d’Adrian Titieni dans le rôle du psychologue, un personnage plus en retrait que ceux incarnés dans Baccalauréat ou dans Illégitime.

Dans Ana, mon amour, l’ambition narrative de Calin Peter Netzer est immense et avoisine celle d’Ingmar Bergman dans Scènes de la vie conjugale (1974) ou de Jerry Schatzberg dans Portrait d’une enfant déchue (1970). Le récit nullement balisé se refuse à tout effet programmatique. Le complexe puzzle mental qui en découle est tout aussi brillant qu’exigeant et laisse cours à de multiples interprétations entre rêves et réalités, postures et impostures, illusions et ébauches de certitudes.

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